Un livre qu'on quitte sans en avoir extrait quelque chose est un livre qu'on n'a pas lu. - Antoine Albalat

mercredi 17 août 2016

Doit-on critiquer un livre qu'on n'a pas aimé ?



Doit-on critiquer un livre qu'on n'a pas aimé ?

Cette question, je l'entends régulièrement dans les espaces communautaires que je fréquente – blogs & forums. Elle revient comme une rengaine. Que je l'entende et que je me la pose de temps à autre, cela n'a rien d'étonnant : lorsqu'on écrit soi-même ;  lorsqu'on côtoie des lecteurs, des auteurs ou des acteurs de l'édition ; lorsqu'on rencontre personnellement des auteurs et lorsqu'on tisse des liens affectifs avec certains écrivains ; lorsqu'on est au fait du travail abattu pour terminer un livre ; lorsqu'on a conscience du poids des critiques et du mal qu'elles peuvent faire – pour parfois l'avoir vécu soi-même ; la question se pose avec d'autant plus d'acuité. Dans un tel contexte, il me semble normal et compréhensible que certains lecteurs décident d'arrêter de chroniquer les livres qu'ils n'ont pas aimés. 

Depuis le début du mois d'août, la blogosphère littéraire s'agite à nouveau face à cette question. Le débat a été relancé par un article publié par une auteure, Roznarho : « Pourquoi : il ne faut pas chroniquer un livre qu’on n’a pas aimé ou pas compris » – un titre provocateur, pour un article pas moins frondeur. Je vous laisse en juger si la lecture vous en dit. Pour ma part, je comprends les réserves de ceux qui ne veulent pas ou plus chroniquer des livres qu'ils n'ont pas aimés. Ou le choix de parler uniquement des livres qui ont plu. En revanche, les arguments tels que le « chantage affectif » ou « l'illégitimité des lecteurs à donner un avis » passent mal chez moi. 

Je considère que tout le monde a le droit de donner son avis ; et ce n'est pas parce que certains font le choix de ne pas chroniquer négativement que nous sommes tous obligés d'en faire de même. Le faux-argument de la légitimité à parler de son expérience de lecture (reposant souvent sur les postulats que le lecteur n'a pas compris ce qu'il lisait ou que le lecteur ne sait pas ce qu'écrire un livre signifie) est, pour moi, d'une pauvreté argumentative absolue, quand on essaye de convaincre un auditoire qu'il ne faut pas donner son avis. Il est d'ailleurs consternant de voir que la légitimité du lecteur est remise en cause dans le cas des critiques négatives, mais relativement peu quand il s'agit de critiques positives. Si les avis sont sans consistance, sans arguments, mais qu'ils glorifient l'auteur et son œuvre sans étayer leurs propos, étonnamment, on trouve rarement à y redire.

En tant que lectrice, rien ne m'agace tant que la pléthore d'avis positifs sur un livre qui souffre pourtant bel et bien de défauts. On peut adorer un livre qui a des faiblesses, et avoir l'honnêteté de reconnaître qu'il n'est pas parfait (ce n'est d'ailleurs pas ce qu'on lui demande, mais c'est un autre débat) Et alors, quand de surcroît, les seuls avis négatifs se font systématiquement lynchés par la vindicte publique... Si vous ne voyez pas de quoi je parle, prenez des sites comme Amazon (ou Babelio) : vous y croiserez des cas de lynchage de critiques négatives, notamment sur des livres auto-édités ayant un relatif succès. On y accuse le lecteur de ne pas avoir lu (ou acheté) le livre ; de ne pas avoir compris le livre ; d'être un auteur raté, jaloux et aigri ; ou d'être un écrivain auto-édité concurrent ; voire même d'avoir une dent contre l'auteur du livre. 
       



Alors, quel est mon avis sur la question ? 

Si vous lisez mes chroniques de lecture, vous connaissez déjà la réponse. Pour moi, on peut dire, sans problème, qu'on a passé un mauvais moment en compagnie d'un livre. Est-ce utile de le faire ? Tout dépend de votre mode de fonctionnement. Si vous chroniquez toutes vos lectures, ne pas chroniquer un livre qui a déplu peut être perçu comme un manque de franchise (même s'il peut y avoir un tas de raisons derrière ce choixmanque de temps, pas grand-chose à dire, livre déjà chroniqué des dizaines de fois, etc.). Chroniquer un livre qui a déplu, mais dire que vous avez adoré, c'est malhonnête. En revanche, si vous ne présentez que vos coups de cœur littéraires, il me semble inutile, voire mesquin, de, tout à coup, présenter une œuvre pour la descendre ! Pour moi, il faut être cohérent avec soi-même. Dans mon cas, je chronique toutes mes lectures terminées. Je lis assez peu, j'ai donc le temps de faire une fiche pour chaque roman.

Il faut également s'interroger sur les raisons qui nous poussent à écrire des chroniques de lecture : pourquoi et pour qui ? Cela peut être pour faire découvrir des œuvres spécifiques ; pour répondre à un service de presse (recevoir un livre en échange d'une chronique) ; pour partager son sentiment concernant une lecture ; pour se rappeler de ce qu'on a aimé ou moins aimé dans un livre ; etc. Est-ce que vous écrivez pour vous, pour les écrivains et/ou maisons d’édition, pour les lecteurs ? Pour tout le monde ? Dans mon cas, j'écris avant tout pour partager mon expérience avec d'autres lecteurs. Quand je termine un livre, j'aime pouvoir discuter de ce qui m'a plu ou déplu (et c'est pareil pour un film, une série, un jeu vidéo, etc.) J'aime m'extasier devant les éléments qui m'ont conquise ; à l'inverse, j'aime pouvoir évacuer la frustration que j'ai pu ressentir sur certains points. Je le fais donc pour moi, mais aussi pour les autres lecteurs qui seraient éventuellement intéressés. 

Quelle utilisation des commentaires, par ailleurs ? 

Personnellement, je ne m'arrête pas à une chronique négative pour mes choix de lecture. En général, je lis assez peu les critiques avant de me lancer. Je m'y intéresse davantage post-lecture ; pour voir ce que les autres en ont pensé, pour comparer nos expériences de lecture, pour voir si j'ai aimé les mêmes choses que les autres, etc. Si je m'intéresse aux critiques avant de me lancer dans une lecture, c'est parce que j'hésite – c'est-à-dire que le résumé et la couverture n'ont pas suffi à me convaincre. Dans ces cas-là, je recoupe les avis positifs et négatifs, pour voir ce qui ressort le plus souvent. Enfin, il m'est peut-être déjà arrivé de vouloir lire un livre parce que quelqu'un en a fait les louanges ; mais, à l'inverse, je ne crois pas m'être déjà détournée d'un livre que je voulais lire parce que quelqu'un disait ne pas l'avoir apprécié. Parfois, il m'arrive même d'être encore plus intriguée par un livre qui aurait reçu des avis négatifs ou mitigés. Ce n'est pas fréquent, mais ça arrive parfois.  


Critiquer un livre qu'on n'a pas aimé, oui, mais pas n'importe comment. 

Si je considère que critiquer négativement ne pose pas de problème, en revanche, je n'aime pas critiquer négativement sans argumenter, sans nuancer. Déjà, parce que dire qu'un livre, c'est de la merde ; ce n'est pas respectueux de toutes les personnes qui ont cru et investi dans ce projet, à commencer par l'auteur qui y a consacré son temps, son énergie, sa passion. C'est complètement stérile. Ensuite, ce n'est pas parce que je n'ai pas apprécié la lecture que ce sera le cas pour tout le monde. Enfin, à moins de tomber sur un livre vraiment catastrophique et qui ne réponde pas du tout à mes goûts et attentes, je considère qu'il y aura toujours des points positifs à soulever. Cela ne veut pas dire que ça rattrapera les points négatifs ; mais je suis convaincue que tout irait mieux si les gens n'oubliaient pas de nuancer leurs propos, de temps à autre (et c'est valable pour tous les domaines, pas uniquement les chroniques littéraires). 

Et pour les auteurs débutants ou peu connus ? 

Je crois qu'il faut également faire preuve d'indulgence dans certains cas – les jeunes auteurs ; les auteurs débutants ; les auteurs auto-édités ; les fanzines ; etc. C'est un point de vue très personnel, qui ne sera peut-être pas partagé, mais je ne crois pas qu'on puisse lire de la même façon le livre d'un auteur plusieurs fois publié, dans de grosses maisons d'édition, et le premier livre d'un auteur publié dans une petite maison d'édition, ou le premier livre d'un auteur auto-publié. Je serai intransigeante dans le premier cas sur certains points (coquilles traînant dans le texte, par exemple) ; moins dans le second. Cela ne veut pas dire que je vais ériger en Coup de cœur une lecture agréable et divertissante uniquement parce qu'elle a été écrite par un auto-publié ou un auteur débutant ; mais je serai moins sévère sur les petites faiblesses du roman (ce qui, à nouveau, ne signifie pas que je ne vais pas les souligner dans ma chronique – mais leur impact sur mon ressenti global sera atténué) 

En revanche, si ce sont des défauts qui gâchent complètement mon expérience de lecture, je ne serai pas plus indulgente que pour un livre publié par une grande maison d'édition. Le fait d'être auto-édité ou édité dans une petite maison d'édition ne devrait pas, pour moi, obliger les lecteurs à museler leur ressenti, sous prétexte que cela peut faire du tort à l'auteur (et aux personnes qui gravitent autour). Proposer un livre au public, c'est prendre le risque qu'il ne plaise pas. Aux lecteurs la liberté de dire ou taire pourquoi l'ouvrage a déplu. 

Pour conclure, j'ajouterais que je n'ai jamais dû chroniquer négativement un livre d'un(e) auteur(e) que je côtoie ; mon avis est donc peut-être biaisé. En revanche, j'ai déjà chroniqué des romans d'auteurs qui pouvaient potentiellement passer sur mon blog ; et il est vrai que dans ces cas-là, je redoublais de prudence dans le choix de mes mots. J'ai essayé de rester fidèle à mon ressenti, tout en expliquant honnêtement ce que j'avais aimé et ce que je n'avais pas aimé. C'est un exercice délicat, humainement parlant, car le glissement entre le livre et l'auteur peut s'opérer très vite. Ce n'est pas parce qu'on critique un roman qu'on critique la personne ; et je pense qu'il faut toujours rester vigilant à ce propos. Je conçois donc complètement qu'on puisse décider du jour au lendemain d'arrêter les chroniques quand on est soi-même écrivain et que les livres lus sont ceux d'amis. 



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